Petit Traité de l'espace

  • septembre 2016
  • 15X23
  • Broché
  • 328 pages
  • ISBN : 9782804703226
  • 40.00 €
  • ISBN version numérique : 9782804703851
  • 34.99 €

Tout être vivant inscrit son activité dans l’espace. Environnements proches accessibles à notre vue, environnements lointains, villes, continents… Nous explorons l’espace en le traversant, mais aussi en écoutant les descriptions qui nous en sont faites, en étudiant cartes, atlas ou supports numériques. Nous mémorisons des itinéraires, nous comparons des distances, nous retrouvons notre point de départ après un long trajet. Nos capacités de raisonnement nous permettent d’imaginer des raccourcis, de créer de nouveaux parcours, en un mot, de manifester notre adaptation à l’environnement. Les technologies numériques étendent cette capacité en offrant à l’individu de nouvelles formes d’assistance au déplacement. Ces dispositifs sont particulièrement utiles pour les personnes souffrant de déficits visuels ou encore d’atteintes neurologiques spécifiques.

Quelles capacités mentales l’individu doit-il mobiliser lorsqu’il est confronté à l’espace ? Quelles fonctions cérébrales met-il en oeuvre ? La psychologie et les neurosciences jouent un rôle primordial pour répondre à ces questions, comme en témoignent plusieurs chapitres de ce livre. Mais un ouvrage consacré à l’espace doit aussi donner leur place à d’autres disciplines concernées par la question : la géométrie, la géographie, l’urbanisme, l’architecture, la peinture, le cinéma, etc. Les sciences du langage participent elles aussi à ce concert scientifique, lorsqu’elles analysent la manière dont l’art littéraire est mis au service de la description de l’espace. Enfin, les systèmes d’aide à la navigation, la robotique, la réalité virtuelle constituent des domaines privilégiés d’application des connaissances touchant à la représentation de l’espace.

L’espace est donc au carrefour de nombreuses disciplines. Pour la première fois, un ouvrage de synthèse révèle la manière dont chacune apporte son éclairage à la compréhension des conduites de l’être humain au sein de son environnement.

Questions à l’auteur

Interview : Michel Denis, l’auteur du Petit Traité de l’espace répond à nos questions.

Chacun de nous, avec des succès divers, est capable de s’orienter dans l’espace et de s’y déplacer. Est-ce que nos performances au sein de l’espace font appel à des compétences particulières ?

– Michel Denis : Chez la plupart des individus engagés dans des conduites spatiales, des fonctions élémentaires sont sollicitées, comme la perception, la mémoire, les aptitudes locomotrices. Ces mécanismes fondamentaux servent d’ancrage à des capacités plus spécifiques qui touchent à la connaissance de l’espace et à la gestion des déplacements, comme celles qui nous permettent de comparer des distances, d’imaginer des raccourcis, de nous représenter l’apparence d’un lieu à partir du point de vue d’une autre personne, de décrire un itinéraire.

Bien des mécanismes mis au service de l’orientation et du déplacement sont communs à l’homme et aux espèces animales, même si d’ailleurs, ces dernières sont capables de performances étonnantes (comme la fourmi argentée du Sahara, qui, après un parcours tortueux de plusieurs centaines de mètres à la recherche de nourriture, rejoint en ligne directe le nid d’où elle était partie). Ce qui change foncièrement l’acquisition des connaissances spatiales pour les humains, c’est leur accès à la fonction symbolique. L’utilisation de cartes et d’atlas, la création de représentations mentales, les échanges de connaissances à l’aide du langage, étendent considérablement les compétences spatiales de l’individu humain, en affranchissant celui-ci de la nécessité d’une présence effective au sein de l’environnement pour en prendre connaissance.

À quel point les systèmes d’aide au déplacement que nous offrent les technologies numériques ont-ils modifié nos compétences spatiales ?

– M. D. : L’être humain n’a évidemment pas attendu l’arrivée de ces technologies pour s’orienter efficacement dans l’espace, se diriger vers des buts, atteindre ceux-ci par les chemins les plus adaptés en évitant les obstacles. Bien des groupes humains étudiés par les anthropologues – des Inuits du Canada aux navigateurs des archipels de la Micronésie et aux Aborigènes des déserts australiens – manifestent depuis longtemps de telles capacités, même dans des environnements où un Occidental serait incapable d’identifier des détails minuscules utilisables comme repères. Il n’en reste pas moins que si ces populations révèlent des capacités remarquables (comme cela fut aussi montré pour les chauffeurs de taxi londoniens), il est peu probable que des mécanismes cognitifs foncièrement différents soient à l’œuvre. La navigation experte est le résultat d’un apprentissage soutenu et surtout d’une pratique intensive.

Il est vrai que les dispositifs numériques de type GPS augmentent considérablement les possibilités que nous avons de nous orienter dans des environnements peu familiers, voire totalement inconnus. Les performances que nous atteignons grâce à ces formes avancées d’assistance technologique ont toutefois une contrepartie. Elles entretiennent une forme de dépendance de l’utilisateur (basée sur la confiance que celui-ci accorde au système) et ne favorisent guère la création de représentations globales intégrées ("en survol") des environnements traversés. L’utilisateur risque alors de se trouver démuni en cas de défaillance du système.

Tous les êtres humains partagent-ils la même représentation cognitive de l’espace ?

– M. D. : Au-delà des différences interindividuelles ou des différences entre groupes d’individus, il existe un noyau de compétences touchant à l’information spatiale qui est certainement commun à toute l’espèce humaine. C’est au moins le cas pour certaines compétences élémentaires. Par exemple, l’étude d’une population amazonienne très isolée, sans contact avec les concepts de la géométrie, et dont la langue ne comporte aucun terme pour désigner des concepts géométriques classiques, a montré que les enfants et les adultes de cette culture identifiaient parfaitement les propriétés communes à des ensembles de figures géométriques (comme le parallélisme de deux droites). Une intuition géométrique universelle permettrait ainsi de saisir les traits pertinents qui assurent l’identification des objets spatiaux. L’étude du cerveau humain nous permet d’ailleurs de cerner de mieux en mieux les régions cérébrales qui sont au service de la connaissance spatiale.

En revanche, un domaine où se révèle une grande diversité est celui du langage utilisé pour décrire l’espace. La manière par laquelle les langues expriment la position d’un objet par rapport à un autre fait apparaître des solutions très contrastées. Alors que dans un grand nombre de langues, il est courant de se référer au fait qu’un objet est "devant" ou "à gauche de" tel autre objet, un Occidental sera surpris d’entendre, dans d’autres cultures, que "la lampe est au nord du sofa et la table se trouve à l’ouest de celui-ci". A cet égard, la conception classique selon laquelle, dans le développement de l’individu, la maîtrise des directions cardinales est nécessairement précédée par celle d’un cadre de référence égocentrique doit certainement être reconsidérée.

L’espace : réalité physique ou représentation abstraite ?

– M. D. : La philosophie a proposé des approches nuancées, depuis une conception de l’espace comme réalité en soi, indépendante de la matière qu’il contient, jusqu’à une conception relative, où l’espace n’est concevable que du fait de l’existence des objets qui le remplissent. La phénoménologie a, pour sa part, donné la primauté à l’espace subjectif, centré sur le corps de l’individu. L’accent sur la réalité physique de l’espace a été largement mis en avant lorsqu’il s’est agi d’aborder les espaces géographiques et leur représentation cartographique. Les problèmes de représentation, et notamment l’expression de la perspective, ont aussi occupé des générations de créateurs dans le domaine des arts visuels.

Nous sommes aujourd’hui confrontés à de nouvelles formes d’expérience spatiale. Outre les environnements dans lesquels nous nous déplaçons quotidiennement, de nouveaux espaces nous deviennent accessibles grâce au développement des techniques de réalité virtuelle. Des environnements numériques de plus en plus réalistes nous sont offerts, suscitant de nouveaux comportements (dans des contextes d’apprentissage, de formation professionnelle ou de loisirs). Les univers virtuels font-ils appel aux mêmes compétences cognitives que le monde réel ? Sont-ils générateurs de nouveaux comportements ? Aujourd’hui, tout un chacun est appelé à s’y adapter, humain ou même animal... Des expériences attestent ainsi que des rats immergés dans un dispositif de réalité virtuelle y démontrent pleinement leurs capacités d’apprentissage spatial.